
Les frères Montgolfier : les papetiers d’Annonay qui ont ouvert le ciel
Avant que leur nom ne désigne un ballon, il désignait un papier. À Vidalon, près d’Annonay, la famille Montgolfier fabrique des feuilles réputées dans toute l’Europe. C’est dans cet atelier, entre les cuves et les séchoirs, que grandissent Joseph et Étienne, deux frères que rien ne destinait à l’aérostation. L’un est un rêveur indocile, l’autre un bâtisseur méthodique. Ensemble, ils vont donner à l’humanité son premier envol. Voici qui ils étaient, d’où ils venaient, et ce qu’ils sont devenus une fois redescendus sur terre.
L’essentiel
- Joseph-Michel Montgolfier (1740-1810) et Jacques-Étienne Montgolfier (1745-1799) sont deux frères d’une fratrie de seize enfants, fils du papetier Pierre Montgolfier.
- Ils grandissent dans la manufacture familiale de Vidalon-lès-Annonay, en Vivarais, dont la tradition papetière remonte au XVe siècle.
- Joseph est l’inventif de la famille, Étienne l’organisateur formé à l’architecture : c’est cette complémentarité qui rend possible l’aventure de 1783.
- Ni l’un ni l’autre n’est à bord du premier vol libre habité. Joseph ne s’élèvera qu’une seule fois, à Lyon, en janvier 1784.
- Après 1783, Étienne reprend la papeterie, Joseph poursuit une carrière d’inventeur. Louis XVI anoblit la famille, dont la devise devient Sic itur ad astra, « c’est ainsi que l’on s’élève vers les étoiles ».
Pour la chronologie complète des essais, la démonstration d’Annonay, Versailles et le vol du 21 novembre 1783, consultez notre page sur l’invention de la montgolfière.
Une famille de papetiers en Vivarais
Vidalon, une manufacture de réputation européenne
Pierre Montgolfier (1700-1793) dirige la papeterie de Vidalon-lès-Annonay, sur l’actuelle commune de Davézieux, à 75 kilomètres au sud de Lyon. L’établissement emploie environ 300 ouvriers, un effectif considérable pour le XVIIIe siècle, et fournit un papier recherché jusqu’aux cours étrangères. La famille pratique le métier depuis plusieurs siècles, les sources hésitant entre le XIVe et le XVe : chez les Montgolfier, on naît dans le papier comme d’autres naissent dans la vigne.
Seize enfants, deux inventeurs
Pierre est père de seize enfants. Joseph est le douzième, Étienne le quinzième. Dans une fratrie de cette taille, chacun doit trouver sa place dans l’entreprise, et l’aîné est naturellement appelé à la direction. La mort prématurée de Raymond, le frère aîné, en 1772, rebat les cartes et rappelle les deux cadets vers Vidalon.
Joseph, le rêveur qui refusait la papeterie
Joseph-Michel Montgolfier naît le 26 août 1740. Curieux de tout, mauvais élève, il fuit d’abord la manufacture. Il installe un laboratoire de chimie, séjourne à Paris, multiplie les expériences et les projets. On le décrit distrait, souvent absorbé dans ses calculs, capable d’oublier l’heure d’un rendez-vous pour une idée.
Il finit par revenir. En 1774, il est nommé responsable technique des ateliers. En 1780, il dirige une unité à Avignon, dans une maison de la rue Saint-Étienne que l’on appelle encore aujourd’hui la Maison aux Ballons. C’est là, en novembre 1782, qu’il fait sa première observation décisive sur l’air chaud. À 42 ans, la même année, il obtient une licence en droit. Joseph n’est pas un homme de carrière : c’est un homme d’intuitions.
Étienne, l’architecte qui a structuré le rêve
Jacques-Étienne Montgolfier naît le 6 janvier 1745. Meilleur élève que son frère, il part étudier l’architecture à Paris auprès de Jacques-Germain Soufflot, l’architecte du Panthéon. Il dessine l’église de Faremoutiers, en Brie, et c’est là qu’il rencontre Jean-Baptiste Réveillon, le fabricant de papiers peints du faubourg Saint-Antoine, pour qui il construit des bâtiments. Un lien qui pèsera lourd en 1783, quand Réveillon prêtera ses ateliers parisiens pour construire les ballons.
Après la mort de Raymond en 1772, Étienne est rappelé à Vidalon et prend la direction de l’entreprise familiale, dont il devient propriétaire en 1787. En 1777, il met au point le premier papier vélin français, lisse et sans vergeures, une innovation qui consolide la réputation de Vidalon. Rigoureux, méthodique, doué pour convaincre les académiciens comme les financeurs, Étienne est celui qui transforme les intuitions de Joseph en démonstrations crédibles. L’un imagine, l’autre organise.
Ce que la papeterie a donné à leur invention
Le lien entre le métier des Montgolfier et leur ballon n’est pas une coïncidence. La connaissance des fibres, l’assemblage de feuilles, la résistance des matériaux à la chaleur et à l’humidité : tout cela est leur quotidien. Les premières enveloppes sont faites de toile de coton doublée de papier mince, cousue en fuseaux sur un réseau de ficelles. Ce sont des papetiers qui construisent le premier aérostat, avec les gestes de leur atelier.
Pourquoi les frères Montgolfier n’ont-ils pas volé ?
C’est la question que tout le monde se pose. Le 21 novembre 1783, ce sont Jean-François Pilâtre de Rozier et le marquis d’Arlandes qui s’élèvent au-dessus de Paris à bord du ballon Le Réveillon, pas les deux inventeurs.
Étienne, qui supervise les essais parisiens, a promis à son père de ne jamais voler. Pierre Montgolfier, alors âgé de 83 ans, refuse de risquer la vie de celui qui dirige la manufacture. Selon plusieurs récits, Étienne se serait tout de même hissé une fois dans la nacelle lors des essais captifs d’octobre 1783, retenu au sol par des cordes, dans les jardins de Réveillon. Il ne fera jamais de vol libre.
Joseph, retenu à Lyon par ses affaires pendant les démonstrations de Paris, n’assiste pas au vol du 21 novembre. Il ne s’élèvera qu’une seule fois, le 19 janvier 1784, depuis la plaine des Brotteaux à Lyon, à bord du Flesselles, un ballon gigantesque de plus de 23 000 mètres cubes qui emporte sept personnes, dont Pilâtre de Rozier aux commandes. Après une douzaine de minutes, la toile se déchire et l’engin retombe lourdement dans un pré. Tout le monde en sort indemne. Joseph ne recommencera pas.
La reconnaissance : anoblissement et Académie
Le succès de 1783 vaut à la famille une reconnaissance immédiate. Louis XVI anoblit Pierre Montgolfier et sa descendance, remet à Étienne le cordon de Saint-Michel, et nomme les deux frères correspondants de l’Académie des sciences. La devise accordée à la famille, Sic itur ad astra, tirée de Virgile, dit tout de ce que le royaume voit dans cette invention. Au printemps 1784, la papeterie de Vidalon devient Manufacture royale.
Joseph, lui, poursuit une carrière d’inventeur : au début des années 1790, il met au point le bélier hydraulique, une pompe sans moteur qui utilise l’énergie de la chute d’eau elle-même. Il travaille aussi sur un parachute en forme de parasol. Sous l’Empire, il reçoit la Légion d’honneur, devient administrateur du Conservatoire des arts et métiers et entre à l’Académie des sciences en 1807.
Après 1783 : deux destins séparés
Étienne rentre à Vidalon au printemps 1784 et consacre le reste de sa vie à la papeterie, qu’il trouve en mauvais état après des mois d’absence. Il meurt à Serrières, au bord du Rhône, le 1er août 1799, à 54 ans. Sa fille Alexandrine a épousé l’année précédente Barthélémy Barou de la Lombardière de Canson, qui prend la suite ; en 1801, la raison sociale devient « Montgolfier et Canson« . Le papier Canson, que les écoliers et les artistes connaissent encore aujourd’hui, est l’héritier direct de l’atelier des Montgolfier, et son logo porte toujours un ballon.
Joseph vit jusqu’en 1810. Il meurt le 26 juin, à Balaruc-les-Bains, où il prenait les eaux. Il a 69 ans. Sa tombe est au cimetière d’Annonay.
Un nom de famille devenu nom commun
1783 : « machine aérostatique », puis « montgolfière »
Les premiers témoins n’ont pas de mot pour ce qu’ils voient. Le procès-verbal d’Annonay parle d’une « machine », le rapport à l’Académie des sciences d’une « machine aérostatique », le public d’un « globe ». Le terme « aérostat », forgé sur le grec aêr et statos, « qui se tient dans l’air », apparaît la même année pour désigner tout engin plus léger que l’air. C’est un mot de savants.
Le mot « montgolfière », lui, vient du public. Dès 1783, on dit « la machine des Montgolfier », puis, par raccourci, « un montgolfier » au masculin, forme que le journaliste Linguet emploie la même année, et enfin « une montgolfière », comme on dira plus tard une poubelle ou un macadam. Le Trésor de la langue française relève le féminin dès 1782 selon certains historiens de la langue, et de façon sûre dans le Journal de Paris du 31 janvier 1784. Le naturaliste Faujas de Saint-Fond, lui, s’en tient encore à « machine aérostatique » dans le titre de sa Description publiée en 1783 et 1784 : le mot savant et le mot populaire cohabitent quelques mois, puis le second l’emporte.
Un éponyme au féminin, et ses cousins
Le mot est né féminin, sans doute par attraction de « machine » et de « sphère ». Il a aussitôt engendré une famille. Le ballon à hydrogène de Jacques Charles devient la « charlière », le modèle mixte de Pilâtre de Rozier la « rozière ». Ceux qui montent sont des « aéronautes », un terme de 1783 également, et l’art de voler se nomme « aérostation ». De ces trois éponymes, seul « montgolfière » a survécu dans la langue courante : « charlière » est resté un mot de spécialistes, « rozière » un mot d’historiens.
Ce que le mot désigne aujourd’hui
Au sens strict, une montgolfière est un aérostat dont la portance vient de l’air chauffé, par opposition aux ballons à gaz. Au sens courant, le mot s’est élargi et désigne dans l’esprit de la plupart des gens n’importe quel ballon avec une nacelle, quelle que soit la technique. Le Dictionnaire de l’Académie française l’accueille en 1835, un demi-siècle après sa naissance, et la langue en a tiré depuis « montgolfiériste » pour désigner ceux qui la pratiquent.
Le nom a même quitté le ciel. Dès 1784, la « ballomanie » met des ballons sur les éventails, les tabatières et les pendules, et la mode invente les manches ballon ; on parle encore aujourd’hui de « manches montgolfière ». Et il a voyagé : l’italien dit mongolfiera, avec un t en moins, l’anglais garde Montgolfier balloon pour le sens technique et préfère hot-air balloon au quotidien.
Deux papetiers du Vivarais ont ainsi obtenu ce que peu d’inventeurs obtiennent : que leur nom de famille, écrit sans majuscule, devienne un mot que l’on apprend à l’école.
Où retrouver la mémoire des Montgolfier
À Davézieux, le Musée des papeteries Canson et Montgolfier, créé en 1987, occupe l’ancien logement des Montgolfier à Vidalon et retrace à la fois l’histoire du papier et celle du ballon. À Annonay, la place des Cordeliers, théâtre de la démonstration du 4 juin 1783, voit chaque premier week-end de juin des montgolfières s’élever en souvenir de ce jour. À Avignon, la Maison aux Ballons, au 18 rue Saint Étienne, et le musée Calvet conservent le souvenir des expériences de novembre 1782.
Et puis il y a le ciel lui-même. Chaque matin, quand une montgolfière s’élève en silence au-dessus des châteaux de la Loire ou des plaines du Poitou, c’est l’intuition de deux papetiers de Vidalon qui continue de voler. Si vous souhaitez vivre cet héritage plutôt que le lire, nos pilotes vous attendent en Val de Loire, en Touraine et en Poitou.
FAQ : ce que l’on demande souvent sur les frères Montgolfier
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