Frères Montgolfier : l’invention de la montgolfière

En juin 1783, à Annonay, une petite ville d’Ardèche, deux frères papetiers réussissent ce que personne n’avait encore accompli : faire s’élever un ballon à air chaud devant des témoins officiels. Quelques mois plus tard, deux hommes décollent pour la première fois de l’histoire. L’aventure des frères Montgolfier, Joseph et Étienne, est celle d’une invention née de l’observation, affinée par l’expérimentation, et portée jusqu’au ciel grâce à une obstination remarquable.

L’essentiel

  • Michel Joseph Montgolfier (1740-1810) et ÉtienneJacques Montgolfier (1745-1799) sont des industriels papetiers ardéchois, inventeurs du ballon à air chaud qui porte leur nom.
  • Leurs premières expériences débutent à la fin de 1782 ; la démonstration publique à Annonay a lieu le 4 juin 1783.
  • Le 19 septembre 1783, un mouton, un canard et un coq s’élèvent devant Louis XVI à Versailles.
  • Le premier vol humain se déroule le 21 novembre 1783, avec Jean-François Pilâtre de Rozier et le marquis d’Arlandes à bord.
  • La montgolfière ouvre une rivalité immédiate avec les ballons à hydrogène de Jacques Charles, traçant deux voies distinctes pour l’aéronautique naissante.

Qui étaient Joseph et Étienne Montgolfier ?

Avant d’être des inventeurs, les frères Montgolfier sont des héritiers. Héritiers d’une tradition industrielle solidement ancrée dans le sud de la France, et d’une famille nombreuse où chaque enfant devait trouver sa place dans l’entreprise familiale.

Pierre Montgolfier (1700-1793) dirige une papeterie à Vidalon-lès-Annonay, dans l’actuelle commune de Davézieux, à 75 kilomètres au sud de Lyon. L’établissement jouit d’une réputation européenne et emploie environ 300 ouvriers, un effectif considérable pour l’époque. La tradition papetière de la famille remonte au XVe siècle.

Pierre est père de seize enfants. Joseph est le douzième, Étienne le quinzième.

Joseph-Michel Montgolfier (1740-1810) est décrit comme curieux, inventif, mais mauvais élève. Il refuse d’abord d’intégrer la papeterie, monte un laboratoire de chimie, séjourne brièvement à Paris, puis revient à Vidalon. Après le décès de son frère aîné Raymond en 1772, il est rappelé et nommé responsable technique des ateliers en 1774. En 1780, il dirige une unité à Avignon. En 1782, à 42 ans, il obtient une licence en droit.

Jacques-Étienne Montgolfier (1745-1799) suit une trajectoire plus académique. Meilleur élève que Joseph, il étudie l’architecture à Paris sous la direction de l’architecte Soufflot, réalise des bâtiments pour la manufacture de Jean-Baptiste Réveillon, puis prend la tête de l’entreprise familiale en 1774. C’est lui qui met au point, en 1777, le premier papier vélin français, une innovation technique qui renforce la réputation de la papeterie.

La papeterie n’est pas qu’un contexte biographique : elle fournit aux deux frères des compétences directement utiles à leurs expériences. La maîtrise des matériaux, l’assemblage de feuilles, la connaissance des propriétés des textiles et du papier alimentent directement la conception des premières enveloppes de ballons. La toile de coton doublée de papier mince qu’ils utilisent pour leurs ballons doit autant à leur savoir-faire industriel qu’à leur curiosité scientifique.

Comment l’idée de la montgolfière est-elle née ?

L’histoire des origines de l’invention comporte plusieurs versions, toutes plausibles, aucune certifiée. Ce flou lui-même est instructif : il dit quelque chose sur la nature de la découverte, progressive et empirique plutôt que soudaine.

L’observation de l’air chaud et les premières intuitions

Plusieurs récits circulent sur le moment précis où Joseph comprend que l’air chaud peut soulever une enveloppe. L’un évoque du papier jeté dans une cheminée, aspiré vers le haut par le tirage. Un autre décrit une chemise gonflée par la chaleur du foyer. Une troisième version attribue l’observation à la fumée montante. Ce qui est établi, en revanche, c’est le principe physique que les frères identifient : l’air chaud est plus léger que l’air froid, et cette différence de densité suffit à générer une force ascensionnelle.

Les expériences préalables et l’influence scientifique de l’époque

En 1766, le chimiste britannique Henry Cavendish découvre l’hydrogène, un gaz onze à douze fois moins dense que l’air. Les frères Montgolfier explorent cette piste en 1782, tentant d’enfermer de l’hydrogène produit par réaction entre du vitriol et de la ferraille dans des sacs en papier. L’expérience échoue : le papier est trop poreux pour retenir le gaz. C’est cet échec qui les oriente vers une autre voie, celle de l’air chaud.

De la théorie à la première expérience (1782)

En novembre 1782, Joseph se trouve à Avignon, dans une maison connue depuis comme la Maison aux Ballons, au n°18 de la rue Saint-Étienne. Il réalise une première expérience avec une chemise fermée, puis avec un cube de taffetas de soie d’environ 1 m³ chauffé au-dessus d’un feu. L’enveloppe monte jusqu’au plafond de la cheminée. Le principe est validé.

Les étapes clés de l’invention de la montgolfière

Entre novembre 1782 et septembre 1783, les expériences s’enchaînent à un rythme soutenu. Chaque essai affine la technique, augmente les dimensions, et rapproche les deux frères d’une démonstration publique convaincante.

En décembre 1782, Joseph et Étienne se retrouvent à Annonay. Ils gonflent une enveloppe cubique d’1 m³ avec un feu de laine et de paille mouillée. L’enveloppe monte à environ 30 mètres. Ils observent que la fumée épaisse semble responsable de l’élévation, une hypothèse erronée qu’ils corrigeront plus tard, mais qui les pousse à tester de nombreux combustibles : paille, foin, laine mouillée, fumier de mouton, vieilles chaussures, viande pourrie.

Une sphère de 3 m³ s’envole également. La décision est prise de construire un ballon d’une douzaine de mètres de diamètre. Le matériau retenu est la toile de coton doublée de papier mince, découpée en fuseaux cousus sur un réseau de ficelles. Le ballon est prêt en avril 1783. Le 25 avril, lâché librement, il monte à 400 mètres.

Le 5 juin 1783, profitant de la réunion des États particuliers du Vivarais à Annonay, les frères organisent une démonstration publique devant des témoins officiels. Le ballon, d’un diamètre d’une douzaine de mètres, d’un volume de 800 m³ et d’un poids de 225 kg, s’élève à 1 000 mètres, parcourt 2 kilomètres en 10 minutes avant de se poser. Les députés présents rédigent un rapport à l’Académie des sciences de Paris. L’invention entre dans l’espace public.

Invité par l’Académie des sciences à reproduire l’expérience à Paris, Étienne s’y rend seul. Il s’installe à la Folie Titon, manufacture royale des papiers peints de la rue de Montreuil, propriété de Jean-Baptiste Réveillon. Un nouveau ballon est construit en deux mois, cousu à la main, avec l’aide d’Ami Argand, spécialiste genevois de la combustion.

Les essais captifs dans le parc de l’usine Réveillon se déroulent bien, puis mal : la pluie détrempe l’enveloppe, qui se déchire. La commission de l’Académie ne considère pas cela comme un échec, et fixe la démonstration royale au 19 septembre. Un nouveau ballon, le Martial, est reconstruit en cinq jours. Il mesure 19 mètres de haut, pèse 400 kg et offre un volume de 1 400 m³.

Le premier vol habité de la montgolfière

La démonstration de Versailles apporte deux certitudes : une charge importante peut être emportée, et un être vivant peut survivre à l’altitude. L’étape suivante est le vol humain.

Construction du ballon « Le Réveillon »

Un nouveau ballon est construit spécifiquement pour emporter deux personnes. Sa forme est ovoïde, son diamètre atteint 13 mètres, sa hauteur 21 mètres, son volume 2 200 m³, son poids 500 kg. La nacelle est remplacée par une plate-forme circulaire encerclant le foyer. La décoration est somptueuse : fleurs de lys, douze signes du zodiaque en or, chiffres entrelacés de Louis XVI, mascarons, guirlandes, aigles aux ailes déployées. Ce ballon reçoit le nom de Le Réveillon, en hommage à son hôte.

Pilâtre de Rozier et Laurent d’Arlandes : les premiers aéronautes

Jean-François Pilâtre de Rozier (1754-1785) est un scientifique des Lumières, physicien et chimiste de formation. C’est lui qui conduit les essais captifs préparatoires. Le 15 octobre 1783, il monte à 26 mètres pendant 4 minutes et 25 secondes. Un deuxième essai a lieu le 17 octobre. Il apprend à manier le ballon en alimentant le foyer de paille sèche, plus efficace que la paille mouillée, pour contrôler la montée et la descente.

Son compagnon de vol sera François Laurent d’Arlandes, marquis d’Arlandes, officier de l’armée.

Le vol du 21 novembre 1783 : un succès historique

Le 21 novembre 1783, depuis la Folie Titon dans le faubourg Saint-Antoine de Paris, Pilâtre de Rozier et le marquis d’Arlandes s’élèvent entre 900 et 1 000 mètres. Le premier vol humain de l’histoire dure environ 28 minutes au-dessus de Paris. Les deux hommes rentrent au sol sains et saufs. Ce jour marque l’entrée de l’humanité dans l’ère aéronautique.

La montgolfière face à la concurrence des ballons à hydrogène

L’invention des frères Montgolfier ne s’est pas développée dans un vide scientifique. Dès l’été 1783, une technologie concurrente émerge, portée par des physiciens parisiens qui misent sur l’hydrogène plutôt que sur l’air chaud.

Les charlières et la rivalité scientifique

Le 27 août 1783, Jacques Charles fait voler au Champ de Mars, à Paris, un ballon gonflé à l’hydrogène, construit avec les frères Robert. Ce type d’aérostat, bientôt appelé charlière, repose sur un gaz quatorze fois plus léger que l’air, contre un différentiel bien moindre pour l’air chaud. La compétition est immédiatement perçue comme telle par les contemporains.

Avantages et limites de chaque technologie

CritèreMontgolfière (air chaud)Charlière (hydrogène)
Force ascensionnelleDépend du différentiel de températureSupérieure (gaz 14 fois plus léger que l’air)
CombustiblePaille, laine (accessible)Hydrogène (production complexe)
Risque d’incendiePrésent (foyer embarqué)Risque d’explosion du gaz
Contrôle de l’altitudePar alimentation du foyerPar lestage et soupape

L’impact sur l’évolution de l’aéronautique

Les deux technologies coexistent et progressent en parallèle. En 1785, Jean Pierre Blanchard et John Jeffries traversent la Manche en ballon à hydrogène. La même année, Pilâtre de Rozier périt lors d’une tentative de traversée de la Manche à bord d’un aérostat mixte combinant air chaud et hydrogène. La montgolfière, elle, survit comme technologie de loisir et de spectacle, tandis que les ballons à gaz dominent les applications scientifiques et militaires du XIXe siècle.

L’héritage et l’impact des Montgolfier sur l’histoire

Les frères Montgolfier ne sont pas restés dans l’ombre de leur invention. Leur reconnaissance fut rapide, institutionnelle, et durable.

Reconnaissance et honneurs reçus par les frères

Louis XVI anoblit les frères Montgolfier après le succès du premier vol humain. Joseph est élu à l’Académie des sciences. Les deux frères continuent leurs activités industrielles après 1783 : Étienne développe la papeterie, Joseph poursuit ses recherches et inventions dans d’autres domaines. Joseph meurt en 1810, Étienne en 1799.

L’influence sur les développements aéronautiques ultérieurs

L’année 1783 ouvre une séquence d’innovations rapides. En 1784, Mme Tible devient la première femme à voler en montgolfière. Les ballons sont rapidement envisagés pour l’observation militaire, la météorologie et la cartographie. Le principe de l’air chaud, délaissé au profit du gaz au XIXe siècle, revient au XXe siècle avec les brûleurs au propane, qui donnent naissance aux montgolfières modernes utilisées aujourd’hui pour les vols touristiques.

Monuments et mémoire des Montgolfier

Annonay honore ses inventeurs avec des monuments et une mémoire locale vivace. Le musée Calvet d’Avignon, installé dans l’ancien hôtel Villeneuve-Martignan où se déroulèrent les premières séances d’aérostation, conserve une partie de cet héritage. La Maison aux Ballons, au n°18 de la rue Saint-Étienne à Avignon, reste identifiée comme le lieu des premières expériences de novembre 1782. Aujourd’hui, des vols en montgolfière sont proposés dans de nombreuses régions de France, prolongeant directement l’aventure commencée par deux papetiers ardéchois il y a plus de deux siècles.

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Les frères Montgolfier ont testé de nombreux combustibles avant de retenir la paille sèche comme la plus efficace. Leurs premières expériences utilisaient un mélange de paille mouillée, de laine et de papier, qui produisait une fumée épaisse mais une chaleur irrégulière. Ils ont également essayé du foin, du fumier de mouton, de vieilles chaussures et de la viande pourrie, croyant initialement que la fumée elle-même était responsable de l’élévation. C’est Pilâtre de Rozier qui, lors des essais captifs d’octobre 1783, affine la technique en privilégiant la paille sèche pour un meilleur contrôle de la montée et de la descente.

Étienne Montgolfier, qui supervisait les essais parisiens, s’est vu interdire de voler par son père. Joseph, resté à Annonay pendant les démonstrations parisiennes, n’était pas présent lors du vol du 21 novembre 1783. Les deux inventeurs ont donc confié à d’autres le soin de réaliser ce premier vol habité. Pilâtre de Rozier et le marquis d’Arlandes ont ainsi été les premiers aéronautes de l’histoire, et non les Montgolfier eux-mêmes.

Le vol du 21 novembre 1783 a duré environ 28 minutes au-dessus de Paris. Pilâtre de Rozier et le marquis d’Arlandes se sont élevés à 81 mètres depuis la Folie Titon, dans le faubourg Saint-Antoine. Ce vol constitue le premier déplacement aérien humain de l’histoire, réalisé à bord du ballon Le Réveillon, d’un volume de 2 200 m³.

Les musées consacrés à l’histoire de l’aéronautique conservent des reconstitutions et des documents d’époque sur les premières montgolfières. Annonay, ville natale des frères Montgolfier, propose des événements commémoratifs réguliers. Actuellement, des vols touristiques en montgolfière sont accessibles dans de nombreuses régions françaises, notamment en Ardèche, en Bourgogne et en Provence, permettant de vivre une expérience directement héritée de l’invention de 1783.

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